Six roses

Six roses

« J’achète, de plus en plus régulièrement, des fleurs. J’ai besoin d’éclairer les murs de la pièce à vivre, d’un gris perle très doux. J’aime parler des couleurs avec le fleuriste. J’ose avec son appui des tons étranges, je mêle le rouge, le violet et l’orange. Il y a quelques jours, je me suis entendue poser pour chaque fleur la même question quasi obsessionnelle : et celle-là, elle tient combien de temps ? »

Nous savons, car nous venons de l’apprendre dès l’introduction, que la personne qui nous parle a disparu dans un accident d’avion entre Mexico et Cancùn. De loin dans l’espace et dans le temps, sa voix persiste : c’est le propre de l’écriture.

« J’ai perçu une légère irritation chez le fleuriste. Quel sens a cette question pour des fleurs coupées ? Des fleurs dont l’éclat ne dure pas, je ne trouvais pas le mot mais je lui ai dit, excusez-moi, il faut accepter que les fleurs aient une présence passagère, c’est là toute leur beauté. Il s’est alors radouci et a trouvé le mot que je cherchais : éphémère. »

Voici tout l’art d’Isabelle Auricoste et de sa prose, déployé sous nos yeux en un seul paragraphe. Nous ne savons encore rien du personnage principal de ce récit, et pourtant nous découvrons l’essentiel, ce qui va rendre ce livre précieux : il se situe à la lisière du réel le plus réaliste et de cet irréel qu’on pourrait appeler « vie intérieure » ou vie intime.

Donc, il y a une femme qui achète des fleurs. Elle les aime plutôt flashy, pour compenser un certain « gris perle très doux » – on ne peut s’empêcher de rapprocher ce gris des Fifty Shades of Grey (habilement traduite en « Cinquante nuances de Grey ») qui introduisent depuis peu le porno soft (et SM) dans les foyers du monde entier.

Rouge, violet et orange, telles sont les couleurs choisies pour le bouquet. Ce sont aussi celles, on le comprendra plus tard, que l’héroïne examine dans sa glace, sur sa peau, après avoir été battue par son mari. Nous ne le savons pas mais l’auteur, elle, sait où elle nous entraîne, vers quel enfer et quelle renaissance. Seulement elle y va doucement, avec tact, comme si nous-mêmes, lectrices, lecteurs, devions absolument tenir le choc pour l’accompagner.

Tenir le plus longtemps possible.

« Est-ce pour cela que dans une période de ma vie j’ai acheté tant de fleurs ? Non pas pour leur beauté, leurs couleurs qui me ravivaient, mais pour leur destin éphémère, certaine au fond de moi que la douleur ne durerait pas, qu’elle passerait comme le reste. »

Car les couleurs aussi passent. Même celles des ecchymoses.

Physiquement, dans toute violence imposée, les choses sont claires: quelqu’un(e) a mal des coups portés par quelqu’un d’autre. Ça laisse des traces, et la question est de savoir ce que l’on fait de ces traces. On les nie ? On les ignore ? On les maquille? On les déguise ? On les justifie ? On les oublie ? Souvent, le regard des autres oblige à choisir. Plus souvent encore, la tectonique des rapports de force se déplace lentement, parfois trop lentement. Parfois, elle ne se déplace pas.

Seuls les sens préservent, intact, le souvenir de ce qui s’est passé. Et longtemps après avoir été mis à l’abri, le corps d’une femme battue reste le gardien vigilant de cette mémoire.

Qu’on ne s’y trompe pas, pourtant, ce livre ne s’apparente en rien au récit héroïque d’une « victime » échappant ou n’échappant pas à son « bourreau ». Ni d’ailleurs celui, complaisant, de celle qui prétend avoir consenti à ses supplices.

On y apprend combien le langage administratif des services censés aider celles qu’ils appellent au mieux « les personnes » et au pire, « les victimes » passe à côté de la réalité psychique de l’affrontement en cours dans les violences conjugales. Et peut-on aider efficacement quand on ne comprend pas ce qui se passe ? Ce livre est un manuel de combat, qu’il faut apprendre à lire entre les lignes, dans ce qui est dit à mots couverts mais aussi, dans la cruauté du regard qu’on peut porter sur soi et sur les autres dans de telles situations.

À le lire, on découvre la force de celles qui s’en sortent, la vraie force des roses. Et leur fragilité. Laquelle finit par rejoindre la nôtre :

« Elle se lèvera bientôt du banc, attendra son train à la gare, entrera dans le flot des gens pressés, un flot familier dans lequel elle se fondra. »

Lire la chronique de Cathy Bernheim sur le blog Re-Belles

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des Éditions iXe

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