10 bonnes raisons d’être abilitionniste

Les analyses de la prostitution, du système prostitueur sont différenciées. Les conclusions que les un-e-s et les autres en tirent sont toujours sociales et politiques. Elles éclairent, de manière diffractée, les projets de construction de l’égalité réelle entre femmes et hommes. Les débats sur l’éventuelle pénalisation des clients recoupent ou non ces analyses.

Ce livre présente un grand nombre d’arguments pour l’abolition du système prostitueur, des réponses à des questions banales souvent exprimées sur ce sujet.

Sans revenir sur l’ensemble des thématiques traitées, je renvoie aux autres notes de lecture et aux textes publiés (voir en fin de note), je voudrais indiquer quelques éléments et soulever quelques questions.

Pour qu’il n’y ai aucune ambiguïté, je souligne un accord important avec les thèses développées dans le livre contre le système prostitueur. Je suis aussi, en l’état, pour des mesures de pénalisation des clients/prostitueurs. C’est un choix politique, celui du devenir de l’émancipation individuelle et collective de toutes et tous les êtres humains.

Parler de prostitution, c’est d’abord parler de rapports sociaux. Et des rapports entre femmes et hommes.

Quitte à fâcher, je souligne que toutes les thèses sur la prostitution qui ne prendraient en compte que les personnes prostituées en oubliant les « clients », et leurs rapports asymétriques, me semble dénuées de sens. Faut-il ici rappeler que la très grande majorité des personnes prostituées sont des femmes et la quasi totalité des « clients » sont des hommes.

Comme tous les autres rapports sociaux, la prostitution doit être abordée dans ses inscriptions dans l’histoire. De ce point de vue, je trouve inutile et peu pertinent d’expliquer que la prostitution existe depuis le néolithique. Les modalités de la domination des hommes sur les femmes, de l’accès au corps des femmes par les hommes ne relèvent pas des mêmes pratiques sociales dans des organisations sociales différenciées. Le « plus vieux métier du monde » est une invention pour naturaliser des pratiques d’appropriation différentes dans le temps et les lieux et nier les formes spécifiques et historiques de domination.

Les auteures reviennent sur l’histoire des débats, sur le réglementarisme, sur le prohibitionnisme, sur l’abolitionnisme. Chacun de ces termes devrait par ailleurs être utilisé au pluriel.

Dans ces débats, un élément me semble particulièrement important : la non patrimonialisation du corps, « le principe de non-disponibilité du corps humain ».

Sans développer, je rappelle aussi que le « contrat », forme « libérale » des relations sociales s’est construit largement en négation des rapports sociaux de domination. Et comme l’indique Carole Pateman dans : Le contrat sexuel (La Découverte, 2010, voir note de lecture Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat) : « Un ordre social libre ne peut être un ordre contractuel ». Ce qui ne dit cependant rien sur l’utilisation nécessaire du droit ni sur les moyens de parvenir à une société sans dominations.

Sans m’y attarder, j’ajoute aussi que la monétarisation, la marchandisation des relations sociales n’a jamais été au cœur des politiques d’émancipation.

Les auteures insistent sur les liens entre traite et prostitution, entre système de dettes personnelles et prostitution. Ici, aussi, il ne faut pas s’abstraire du fait que ces systèmes sont le plus souvent sous pouvoir des hommes. Les « dettes de passage » des migrantes doivent donc être abordées et traitées, d’autant que les représailles existent sur les familles, les enfants restés « au pays ». Il convient de rappeler que si les « migrant-e-s » sont majoritairement des femmes, seules celle-ci, assignation sociale des femmes « au sexe » (et non les hommes migrants) peuvent se retrouver dans le système prostitueur.

Les pays qui ont fait le choix du réglementarisme et donc de la légalisation du proxénétisme favorisent, de fait, la traite, le renouvellement régulier des corps marchandisés, de la « chair fraîche ».

L’enfermement des personnes prostituées est d’autant plus fort, qu’elles sont administrativement considérées comme sans-papier, et vouées à une certaine clandestinité sociale. Le respect de la libre circulation et de la libre installation des personnes, l’attribution automatique de papiers de résidence et de droit au travail est donc un élément décisif dans la lutte contre la traite et la prostitution. Je reviendrais plus loin sur le droit au travail.

La violence est omniprésente, dont les atteintes à l’intégrité physique et mentale, dans le système prostitueur. Les auteures en soulignent les multiples dimensions. La violence c’est aussi les clients/prostitueurs qui refusent de mettre des préservatifs. C’est aussi celle des forces répressives. Sans oublier, la violence exercée par les proxénètes, la violence physique, dont les viols, le mépris envers l’autre, la négation de sa situation, de ses désirs, etc…

Je reprends un paragraphe cité de Muriel Salmona, entre autres, chercheuse en psycho-traumatologie (voir Le livre noir des violences sexuelles, Editions Dunot 2013, La liberté ne s’épanouit que dans des espaces où les droits de toutes et tous sont garantis et sont universels) : « la répétition d’actes sexuels non désirés, même lorsqu’ils sont consentis, est en soi une violence sexuelle aux conséquences physiques et psychologiques équivalentes aux autres formes de violence sexuelle ». A noter que les actes sexuels non désirés ne se retrouvent pas uniquement dans la prostitution. Je rappelle juste pour l’instant, que dans un mariage, « le devoir conjugal », forme de viol socialement valorisée, a été aboli très récemment dans la législation et que le viol conjugal est aujourd’hui considéré comme un crime.

Sur la sexualité, les auteures rappellent, entre autres, « Le clitoris n’est pas mentionné dans les manuels scolaires, la masturbation est une activité maîtrisée par les garçons mais taboue chez les filles, et le cunnilingus ou toutes autres formes de stimulation du clitoris sont considérés uniquement comme des préliminaires ». Les rapports propositionnels sont centrés sur le pénis et la pénétration, au cœur de la sexualité construite des hommes.

Sans mythifier sur les sexualités « satisfaisantes » réellement existantes, et sans pouvoir même penser les sexualités dans un monde émancipé des rapports de domination, je considère que les activités marchandes sont contradictoires au respect des désirs des partenaires (d’ailleurs le terme partenaire ne s’applique pas entre un client/prostitueur et une personne prostituée). « La liberté sexuelle, c’est le libre choix de ses partenaires et de ses pratiques, et la réciprocité du désir sexuel ».

Sans oublier, comme l’écrit Christine Delphy (Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010), Editions Syllepse 2010, Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle) : « Il n’y a pas un « acte sexuel« , que l’on se procurerait de diverses façons, dans diverses relations : dans le partage, ou dans la prostitution, ou dans le viol, et qui resterait cependant identique à lui même ; il n’y a pas d’essence de l’acte sexuel. »

Et que dire des hommes, qui se « dopent » à la pornographie ou qui prennent du viagra avant un rapport prostitutionnel, pour asseoir leurs fantasmatiques « irrépressibles besoins » !

Les pro-prostitution hésitent dans leurs argumentations, tantôt il s’agirait de sexualité, tantôt d’un « travail de sexe ». Je ne reviens pas sur cette notion, qui me semble peu pertinente et que les auteures traitent en détail. Sur ce « travail » et ses prolongements soit-disant syndicaux, je renvoie au texte de Dones d’Enllaç : « Syndicalisme et prostitution » (voir en fin de note)

Le livre se termine par sept propositions dont la première est la « suppression de toutes les mesures répressives à l’encontre des victimes de la prostitution ».

Ces propositions me semblent insuffisantes. J’ai déjà parlé de la libre circulation et de la libre installation des personnes, donc l’attribution automatique de papiers de résidence et de droit au travail. D’un droit au travail pour toutes les femmes, travail reconnaissant leurs qualifications et correctement rémunéré, à temps plein et non au mystificateur « temps partiel choisi ». Ce qui entre parenthèse implique une certaine socialisation des tâches, le souci et le partage des autres tâches domestiques par les hommes, la lutte spécifique contre les assignations de genre et la réduction significative du temps de travail.

Les propositions devraient articuler des mesures d’égalité des droits et d’égalité réelle pour toutes les femmes et des mesures spécifiques de protection pour sortir du système prostitutionnel.

L’égalité réelle, c’est aussi l’égalité fiscale, la fin du quotient familial et l’imposition unipersonnelle ; c’est aussi l’égalité de tous les couples mariés, pacsés ou non, de tous les individu-e-s en couple ou non.

L’analyse de la prostitution devrait aussi être incluse dans ce que Paola Tablet nomme le continuum des différentes formes d’échange « économico-sexuels » entre hommes et femmes, des rapports de domination (voir par exemple : La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2004, et les réflexions de Joël Martine dans l’interview mené par Sylvia Duverger (liens mis en annexe de ma note de lecture de son livre Prostitution : le consentement dissymétrique).

Et, je ne parle pas ici, du combat contre l’hétéro-sexisme, contre la naturalisation des « identités sexuelles », contre le refus de l’enseignement des théories du genre, etc…

Acheter l’usage du corps (en l’occurrence du sexe) d’un être humain ne peut être considéré comme un acte anodin, souhaitable ou revendicable.

Présenter cela comme ayant quelque chose à voir avec la sexualité de la personne prostituée est pour le moins peu rigoureux !

Ici, une fois encore, le combat pour l’égalité réelle est une condition de la liberté.

A minima TOUS les hommes qui se revendiquent de l’émancipation doivent affirmer qu’ils ne SERONT PAS clients/prostitueurs

Lire la chronique de Didier Epsztajn sur le blog Entre les lignes entre les mots

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des Éditions iXe

 

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