Cinq ans d’activisme féministe

Dans sa préface Christine Delphy souligne, entre autres, l’accaparement de l’universalité, du bien commun par les hommes, la perpétuation de clubs masculins très fermés, la préservation de l’entre-soi..

Elle indique aussi le mépris des femmes comme sous-texte des conversations entre hommes, leurs blagues et leurs « histoires de cul » comme éléments fondamental de l’entre-soi. Il est impensable pour les hommes d’envisager des relations à égalité avec les femmes considérées comme des proies. Chaque avancée de l’égalité est ainsi appréhendée comme une perte de droit pour ces hommes.

Contrairement aux affirmations des uns et de quelques unes, l’égalité n’existe toujours pas au pays des Droits de l’Homme, compris comme réduction masculine des droits des êtres humains. Et pour que l’égalité devienne un horizon possible, cela nécessite un combat collectif, collectif des femmes en premier lieu, comme celui de la Barbe.

Dans leur introduction, « Le tract : un objet collectif », les auteures détaillent leur façon de procéder. « Une femme, deux femmes, plusieurs femmes se lèvent, émergent de l’audience attentive et passive, se rapprochent de la tribune. Leur présence inattendue crée un désordre, qui ne se calmera qu’après la lecture par l’une des activistes d’un court texte ». Des femmes et des barbes. Elles diffusent des tracts soulignant « le caractère sexiste de la manifestation barbée… sur un mode entièrement ironique ».

Les participantes utilisent un « style pompeux et digne pour féliciter de façon solennelle les organisations qui vivent dans un entre-soi masculin » et le tract fait apparaître « l’omniprésence des hommes dans les lieux de pouvoir, sans se plaindre de l’absence de femmes, mais juste en comptant les hommes et en leur disant bravo » Et à la fin, reprise en cœur du slogan « La Barbe ».

Elles indiquent aussi les réactions des barbés et du public, le déni de ces « grands mâles blancs », la colère, le marchandage ou la tentation de récupération, la dépression, l’acceptation.

La Barbe donne à voir, en flagrant délit, la non-mixité construite et défendue par les hommes. « L’effet miroir que provoquent des femmes affublées de l’un des artefacts de la masculinité est un aspect crucial de la scénographie de La Barbe ».

L’égalité reste bien loin de ce masculin présenté comme le neutre. « L’homme blanc hétérosexuel valide d’âge moyen est pensé comme la norme du neutre ».

Quelques interventions, titres de tracts ou chiffres choisis très subjectivement.

Art et culture. « Nous vivons dans un monde fait par des hommes pour des hommes raconté par des hommes ». Ainsi à l’Institut de France sur 425 académiciens, on dénombre 394 hommes (93%), 91% des prix Goncourt attribués à des hommes depuis sa création en 1901. « Gloire aux archi-hommes de la starchitecture ». Une seule Palme d’Or à Cannes a été attribuée à une femme (Jeanne Campion : La leçon de piano). « A Cannes, les femmes montrent leurs bobines, les hommes, leurs films »…

Entreprise, économie. « Nous le savons, les hommes diplômés sont minoritaires, mais ils occupent sans partage les postes supérieurs des entreprises privées et publiques, s’y maintiennent, se les transmettent ». 56% des étudiant-e-s de l’enseignement supérieur sont des femmes.

L’exemple de la société Carrefour est édifiant : les hommes représentent 38% des employé-e-s et agent-e-s de maîtrise, 75% des cadres, 91% du Conseil d’administration, 100% de la direction exécutive du groupe.

« Les substantifiques mâles »…

Enseignement supérieur. « Innovation : nom de genre masculin ». En 2011, les femmes représentent 57,6% des étudiant-e-s en licence et master, 48% des doctorant-e-s, 42,4% des maîtres-se-s de conférences (MCF), 31,7% des habilitation à diriger des recherches (HDR), 22,5% des professeur-e-s d’université, 14,8% des président-e-s d’université.

Justice. 100% des procureurs généraux depuis trois siècles sont des hommes. « Dura lex, Duralex : aux hommes le glaive, aux femmes la vaisselle ! ». Jeanne Chauvin première femme avocate en France (1900). « La Justice sans le mâle est impuissante ».

Les médias. 82% des expert-e-s invité-e-s par « Ce soir ou jamais » sont des hommes. 25 minutes : temps de parle moyen des experts hommes à la radio, contre 1,35 minute pour les expertes femmes. « Une culture de la ressemblance ! ». « France Télévisions le groupe qui fait mâle »…

ONG, humanitaire. 81% d’hommes à la présidence des ONG. « Chez les Médecins du Monde, les sages ne sont pas des femmes ». Le double effet de la division sexuelle du travail et du plafond de verre.

Politique. Un Parlement composé de 73,1% d’hommes et un Sénat de 77,9%, « Les grands mâles blancs représentent également 65% des conseillers municipaux et 86,2% des maires. Les femmes représentent pourtant 51,6% de la population française et 52,6% des 43,2 millions d’électeurs et électrices inscrit.es sur une liste électorale en France, en mars 2011 ».

« On naît femme… On devient retraitée ». « Les femmes qui ont exercé une activité professionnelle perçoivent une retraite de base inférieure de 21% à celle des hommes. Tous régimes confondus, cet écart est de 42% ».

Équipe de campagne du parti socialiste (présidentielle 2012): 71% d’hommes aux postes clés. « Think tank il y aura des hommes ».

« Ni Dieu, ni Reine de la nuit », les frères du Grand Orient sont des sœurs à moins de 2%.

Sciences. « Biomimétisme : la reproduction du mâle » ; « 30 ans de Mathémachismes ».

Sport. « Hommes à la une, femmes en tribunes ». « Un corps sain pour les hommes, un corset pour les femmes ! »

En conclusion « La disparition » dont j’extrais le premier et le dernier paragraphe :

    « Singulière, épatante. Belle hardiesse de pensée par une facétieuse personne de lettres ! Écrire une œuvre romancée de quelques centaines de pages, sans jamais utiliser la lettre E, de telle sorte que l’absence ne soit jamais remarquée. Une disparition si habilement instrumentée qu’en définitive elle n’existe pas, puisqu’elle nous échappe, qu’elle nous est rendue invisible… »

    « A La Barbe, en parodiant les assemblées masculines, en les félicitant, nous mettons en scène une superbe manipulation. Illusion ou magie ? En magnifiant une disparition, nous permettons une apparition. Par nos actions, la langue ou l’écriture, nous rendons leur juste visibilité aux femmes et faisons par là même et non sans ironie, réapparaître la lettre E ».

Un bel ouvrage chez une nécessaire maison d’éditions. Un livre à lire, à faire connaître, à offrir.

Lire la chronique de Didier Epsztajn sur le blog Entre les lignes entre les mots

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des Éditions iXe

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