Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !

Une remarque pour commencer. Je ne sais si c’est la fréquentation des autrices de la Renaissance, mais il est assez rare de trouver une si belle langue dans un essai, même sur les évolutions du langage. L’élégance des phrases se double d’un sens de l’humour, qui ne manquera de ravir les lectrices et les lecteurs. « Du coup, on a nommé e féminin le e non accentué, et e masculin le e correspondant au son é – qu’on se met parallèlement à doter d’un accent (tant il est vrai, sans doute, que l’homme se caractérise par un petit quelque chose en plus, qui monte quand il est dur »

Eliane Viennot souligne dans son avant-propos que la langue, dans ses aspects sexistes, relève « des interventions effectuées sur elle depuis le XVIIe siècle par des intellectuels et des institutions qui s’opposaient à l’égalité des sexes », que des hommes et des femmes ont pensé et lutté contre ses infléchissements sexistes, que les savoirs institués à l’école et à l’université restent silencieux sur ces sujets, que des solutions linguistiques existent pour que le masculin ne l’emporte plus sur le féminin.

Ses analyses sont illustrées par des exemples, des mots, des accords utilisés ou non au fils des évolutions imposées.

L’auteure parle de la « vitupération des femmes », entre autres, par la clergie, de ces célibataires endurcis, généralement d’Église, monopolisant les métiers du savoir, de leur combat contre l’égalité des sexes ; elle évoque Christine de Pizan, les questions débattues, les textes misogynes et leurs dénonciations.

Elle souligne le tournant que représente l’imprimerie et l’émergence de réflexions sur les langues, la survivance des anciens usages…

Au passage, l’auteure qualifie de très byzantine, la règle des accords du participe passé avec l’auxiliaire avoir, règle étrange entraînant de multiples fautes d’orthographe pour les commun-e-s des mortel-le-s. Quoiqu’il en soit, les règles ont une histoire, une histoire aussi sociale.

C’est vers le milieu du XVIe qu’émergent les premières ratiocinations linguistiques, les « rimes féminines » et les « rimes masculines », les « équivalences imaginaires » dans un comptage syllabique assez peu rationnel, sans oublier l’alternance des deux types de rimes, traduisant « l’idéal hétérosexuel des rapports humains ».

Eliane Viennot parle des origines de la « Querelle des femmes », des évolutions du rapports des forces entre les sexes, de la « déclinaison dans le domaine de la langue, des progrès de ce que les masculinistes appellent ‘l’ordre naturel’ ». Tiens, déjà cet « ordre naturel », comme celui qui concernerait le mariage et la filiation, brandi par les participant-e-s de la mal nommée « manif pour tous ». Masculinistes, inégalitaires, (hétéro)sexistes, toujours les mêmes inventions pour préserver un ordre bien social. Je m’égare.

La formation des États modernes s’accompagne d’un développement massif des « fonctions publiques », « or un groupe particulier s’y est taillé un monopole : les chrétiens de sexe mâle ». L’auteure insiste sur la place de l’invention de la loi salique contre l’histoire et la « présence et continue de femmes au pouvoir », les réponses des femmes et leur défaite.

Question de pouvoir, question de savoir, question de langue.

Et cependant, des femmes de lettres, des « succès considérables avec leurs écrits », des autrices brillent avec leurs romans. Elles sont aussi dramaturges, conteuses, historiennes, moralistes, poétesses… et leur succès public « pose à l’évidence la question de l’égalité des sexes ».

Eliane Viennot poursuit avec les noms de métiers et des fonctions prestigieuses, un sujet qui fâche. Le genre des noms désignant des fonctions dépendait du sexe des personnes qui les exerçaient. L’attaque des masculinistes commence par les terminaisons féminines, la logique de la langue qui marquait « non le féminin, mais la différence des sexes », les sonorités, etc. Et que dire du terme « autrice » et des autres « victimes désignées » dont citoyen (les termes citoyen et citoyenne seront couramment utilisés durant les Révolutions 1789, 1848…). Pour Diderot citoyen est un « substantif masculin ». Sylvain Maréchal écrit un projet de loi portant défense à lire aux femmes (1801) et considère que auteur est un titre « propre de l’homme seul », anarchiste peut-être mais, comme plus tard Proudhon, violemment antiféministe.

Des modifications, des contestations et la multiplication des « fautes de français ».

Autre niveau, la question des accords, la matérialisation du « genre le plus noble ». Eliane Viennot détaille les accords victimes de la masculinisation, les accords de proximité (Comme illustration, je choisis des exemples parmi ceux préconisés par les Editions iXe : « les hommes et les femmes sont belles », « Joyeuses, des clameurs et des cris montaient de la foule » ou comme Racine dans Iphigénie : « Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête »), les accords des participes présents. Le masculin doit l’emporter puisque « le masculin est plus noble que le féminin »…

L’auteure poursuit avec la question des pronoms, les il(s) se substituant aux elle(s) et il(s), des pronoms attributs, « Il est difficile de dire quand les poils ont commencé à pousser au menton des femmes », des noms d’inanimés, des « frappes collatérales », des messages subliminaux qui suggèrent la prééminence absolu du masculin, les messages misogynes (voir, par exemple, le « Abonnez vos amants et vos maîtresses » trouvé dans la RDL. Car enfin nommer « maîtresses » les dominées est au moins inconséquent ! Pourquoi ne pas dire « amantes » ?).

« Les grammairiens ne cessent de réemployer les phrases les plus aptes à traduire l’idéal social et politique qu’ils défendent ». L’auteure montre comment « la violence symbolique imposée aux femmes au cours des siècles précédents est donc réutilisée contre de nouvelles générations de femmes – et leurs possibles alliés ». La nomination des sexes, la nomination des femmes « le beau sexe », « le sexe faible », l’assignation du sexe aux femmes, « le sexe, pour désigner l’ensemble des femmes », sans oublier la réduction des femmes à la femme, l’abandon du nom et parfois du prénom pour les femmes mariées… Le code civil et le code pénal, écrits par des hommes sont saturés de ces formules qui disent et construisent l’inégalité.

Violence imposée à la langue, énergie déployée pour contraindre la grammaire et les utilisateurs et utilisatrices, ampleur des résistances, importance de l’entreprise de masculinisation de la langue, « Il nous revient donc aujourd’hui de démanteler cette entreprise – à l’égale des autres ». Sur le terrain de la langue, je rappelle les injonctions de l’école de la République, l’interdiction des langues régionales et des « patois », les politiques anti-immigré-e-s et la volonté de faire de la langue un « critère d’intégration »…

Eliane Viennot propose de renouer avec les logiques de la langue française, d’annuler les remaniements opérés au nom du « masculin l’emporte », de nommer les activités des femmes de noms féminins, d’adopter l’accord de proximité lorsqu’il n’y a pas d’ambiguïté, de renouer avec l’accord des participes et de leur sujet, d’innover « tranquillement » par exemple sur les pronoms communs « (elles/ils/iels ? Elles/eux/iels ? Celles/ceux/ciels?) » ou le toustes belge, de poursuivre sur les adjonction des e (français.es, français-es, françaisEs)… bref de faire reculer la masculinisation de la langue.

Dans le domaine des rapports sociaux, donc aussi dans les règles linguistiques, les restructurations, les impositions, le sont toujours par un groupe social qui défend des intérêts. Elles donnent toujours lieu à des résistances, des luttes, qu’il convient de faire connaître. Il n’y a aucune « neutralité », ni linguistique, ni sociale, à ce que le masculin l’emporte sur le féminin. Eliane Viennot en fait une belle démonstration et propose des pistes d’innovation, poursuivant le travail des féministes qui « ont commencé de pléonastiquer » malgré les injonctions des Académies.

Pour construire un nouveau bloc social hégémonique inclusif, porteur d’alternatives émancipatrices, il convient aussi de revenir ou d’inventer des règles qui n’invisibilisent pas ou n’infériorisent pas la moitié des êtres humain-e-s. Il faut le faire en permanence, avec la règle de proximité préconisée par les éditions iXe, par la féminisation des termes, la visibilité du E, etc…

Cela, par ailleurs, obligerait à penser les rapports sociaux de sexe, pas seulement dans un éventuel paragraphe qui parle des femmes…

Lire la chronique de Didier Epsztajn sur le blog Entre les lignes entre les mots

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des Éditions iXe

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