Femmes et esclaves. L’expérience brésilienne, 1850-1888

Le livre Femmes et esclaves, l’expérience brésilienne 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini, anthropologue, est un outil indispensable à la réflexion sur le système esclavagiste et les rapports sociaux de sexe et de classe. Il permet de lutter contre l’oubli de ce lourd héritage historique en s’intéressant au pays qui a vécu le plus longtemps sous l’esclavage.

L’esclavage au Brésil a duré 358 ans et a déporté entre quatre et cinq millions de captifs et captives. Plus de trois siècles et demi qui ont vu le système esclavagiste s’organiser, se développer, se scléroser, pour être aboli en 1888 ; il y a 128 ans, l’équivalent de quatre générations. L’histoire de celles et ceux qui ont participé à ce système et de celles et ceux qui en ont été les victimes est proche de nous, pas seulement car ce 10 mai nous célébrons la Journée nationale des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions mise en place depuis 2006 , mais parce que ce système a modelé au cours des siècles précédents notre histoire, notre système économique, nos réflexions, représentations et nos constructions identitaires.

Le livre Femmes et esclaves, l’expérience brésilienne 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini, d’abord publié en 1988 au Brésil, réimprimé en 2013 puis traduit par Clara Domingues et publié en France aux éditions iXe, poursuit ce but, cher aux féminismes, de déconstruire le regard porté sur le système esclavagiste en offrant une analyse des rapports sociaux de sexe. Or, ce que l’auteure développe, c’est qu’il est impossible de penser ces rapports sans prendre en compte le concept de classe. Elle s’inscrit donc, même si elle ne l’écrit pas comme tel, dans la lignée des idées développées par le Black feminism, mouvement nord-américain, des années 1960-1970 et puis celles développées par la troisième vague du féminisme à travers le concept d’intersectionnalité, qui vise à croiser les concepts de sexe, classe et race. En utilisant le concept de classe, elle livre l’un des rares ouvrages développant cette approche au Brésil, et évite l’écueil qui considère que toutes les femmes vivent l’oppression de manière similaire, que les familles bourgeoises ou prolétaires obéissent aux mêmes règles patriarcales. Cette méthodologie lui permet d’ouvrir la voie à une étude anthropologique et à une réflexion sur l’expérience des femmes esclaves sous le système esclavagiste, mais aussi de leurs « maîtresses ».

Les sources de l’auteure, particulièrement intéressantes et parfois même troublantes par leur cruauté, sont des journaux publiés entre 1850 et 1888 et sont souvent cités sous formes de petites annonces (de location, de vente d’esclaves, de recherches d’esclaves en fuite…) et des analyses de débats politiques et juridiques. Les marqueurs politiques et socio-historiques de cette étude sont ici importants, 1850 étant la date de promulgation de la loi Eusébio de Queirós qui interdit la traite négrière et 1888 date à laquelle l’esclavage est aboli par la Loi d’or. En choisissant, cette période, l’auteure peut ainsi étudier les formes de résistance qui s’opèrent à l’orée d’un changement sociétal important.

L’étude est menée par plusieurs chapitres thématiques : les femmes esclaves et la question de la reproduction, la « famille » esclave, les « mères nègres », l’exploitation sexuelle et les maîtresses et leurs esclaves qui permettent aux lecteurs et lectrices de comprendre et d’appréhender l’expérience spécifique des femmes esclaves dans le système esclavagiste. L’auteure souligne à plusieurs reprises le caractère novateur, introductif et parfois même polémique de son travail et des hypothèses avancées. En effet, quelques remarques critiques pourraient s’imposer aux lecteurs et lectrices. D’avantage d’éléments sur l’exploitation sexuelle des femmes auraient été appréciables, ainsi qu’un chapitre consacré à la division sexuelle du travail forcé. Certains arguments auraient gagné à être explicités.

Si la lecture du travail mené par l’auteure appelle à d’autres recherches et à des besoins d’approfondissement, c’est bien que son objectif initial « [de] contribuer, d’une manière ou d’une autre, à faire prendre conscience qu’il n’est plus possible de continuer à parler au nom des femmes sur les femmes sans reconsidérer, au moins pour partie, les présupposés théoriques et historiques qui alimentent les discours sociologiques et politiques émergents […] » a été atteint.

Femmes et esclaves, l’expérience brésilienne 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini, éditions iXe, 2016, 160 p., 15€

Eugénie Forno

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des éditions iXe

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