Sexe, race et pratiques du pouvoir

Dans son introduction, Colette Guillaumin indique que : « Dans la première partie les textes tentent de décrire à la fois la réalité matérielle des relations de pouvoir et leur forme mentale (intellectuelle, psychologique, affective…). La seconde est orientée vers une analyse des systèmes théoriques, interprétations savantes ou politiques (ou les deux) qui sont à l’œuvre dans les relations de pouvoir et qui – éventuellement – prétendent les expliquer et les légitiment. En d’autres termes cette seconde partie s’attache aux systèmes de pensée. »

Il sera donc question ici de rapports de pouvoir, de sexisme, de racisme, de relation inégalitaire spécifique : « celle d’appropriation », de possession et d’usage d’autres humains, de la « face mentale des rapports de pouvoir »…

Compte tenu de la richesse des analyses, je ne mets l’accent que sur certains textes ou parties choisies subjectivement.

« Deux faits dominent l’exposé qui va suivre. Un fait matériel et un fait idéologique. Le premier est un rapport de pouvoir (je dis bien un « rapport » et non « le » pouvoir : le coup de force permanent qu’est l’appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes. L’autre est un effet idéologique : l’idée de « nature », cette « nature » supposée rendre compte de ce que seraient les femmes ».

Dans le première texte, Colette Guillaumin parle, entre autres, du travail domestique effectué par toutes les femmes, « L’exploitation des femmes est la base de toute réflexion sur les rapports entre classes de sexe, quelle que soit son orientation théorique », de rapport d’appropriation physique direct, de sexage.

Elle détaille, souvent avec des exemples pleins d’humour, l’appropriation du temps, l’appropriation des produits du corps, l’obligation sexuelle, la charge physique des membres invalides par l’âge ou par maladie, la charge physique des membres valides de sexe mâle. Il ne s’agit pas seulement d’une appropriation de type privé par un individu classé homme mais bien d’une sorte de droit de tirage (pour parler comme les économistes) sur l’ensemble du groupe social des individues classées femmes. L’auteure souligne les effets de l’appropriation sur l’individue, « absorbée par d’autres individualités ».

Colette Guillaumin poursuit par l’appropriation de l’individualité physique et de la force de travail, la place du contrat de mariage, l’invisibilisation des effets engendrés par les rapports de domination, le sexage, les contradictions au sein de l’appropriation sociale, « L’appropriation sociale des femmes comporte donc à la fois une appropriation collective et une appropriation privée, et il y a contradiction entre les deux », les obligations dont la contrainte sexuelle, « L’agression dite « sexuelle » est aussi peu sexuelle que possible », l’arsenal juridique et le droit coutumier, la citoyenneté exclusive et sexuée.

Que l’on partage ou non le vocabulaire ou tout ou partie des analyses de l’auteure, il s’agit bien ici d’une tentative radicale et matérialiste de comprendre le fonctionnement des rapports sociaux de sexe (du système de genre, de la sexuation du monde…). Ce texte, comme ceux de Nicole-Claude Mathieu, de Christine Delphy ou d’autres publiés dans Questions féministes (pour en rester à ce courant) obligent à réfléchir sur les bases matérielles (y compris les dimensions idéelles) des rapports de pouvoir, de l’asymétrie construite entre le groupe social des hommes et celui des femmes. Rapports de pouvoirs imbriqués (coextensifs, co-formés, consubstantiels) à d’autres rapports de pouvoirs, dois-je le rappeler.

J’ai particulièrement apprécié le texte « Le discours de la nature », cette nature ayant pris « la place des dieux » et organisatrice interne contraignante… L’auteure analyse le renvoi de l’individu-e-objet « hors » rapports sociaux, la « contrainte naturelle », l’évidence « somatique », l’objectivation des femmes comme sexe, « les femmes SONT le sexe, toute entière sexe » ou « L’univers objectal, le déni farouche qu’elles puissent être autre chose qu’un sexe, est un déni qu’elles puissent avoir un sexe, être sexuée », la négation de la conscience des approprié-e-s, la fusion entre l’idée de nature et la notion de chose, l’« idée génétique », les croyances scientificisées, la négation des rapports sociaux spécifiques, les in-questionnés…

L’auteure insiste sur la relation d’appropriation, la création de « différences », la confiscation du « général » par les hommes, le refus de la similitude, la dissymétrie de la « nature » selon le sexe, « leur nature n’est pas de même nature », les charges réelles supportées et leur « évitement » par les hommes, les définitions asymétriques, « les hommes se prétendent identifiés par leurs pratiques et ils prétendent que les femmes le sont par leur corps »…

Aux analyses, Colette Guillaumin ajoute des conclusions politiques dont : « Crier que nous sommes honorables, que nous sommes des sujets est le constat d’un avenir. Si nous sommes les sujets de l’histoire, c’est de l’histoire que nous en train de faire »

C’est quoi la différence ? L’auteure aborde les questions des vêtures, jupes, talons hauts, différentes prothèses, instruments « dont la fonction commune est de rappeler aux femmes qu’elles ne sont pas des hommes et qu’il ne faut pas confondre, et surtout qu’il ne faut l’oublier à aucun moment ». Elle poursuit par « le monde en ordre », les charges spécifiques portées (au sens propre) et minimisées, le sourire obligé, les vertus forcément éternelles, l’homme comme référent…

« En somme la différence se pense a) dans un rapport, b) mais dans un rapport d’un type particulier où il y a un point fixe, un centre qui ordonne autour de lui et auquel les choses se mesurent, en un mot un REFERENT. Qui est bien la réalité cachée de la différence ».

Je souligne aussi la considération de faits « isolément de ce qui les fait naître et de ce qui les soutient matériellement dans leur existence quotidienne », l’insistance sur le lieu (ou son absence) d’où peut s’énoncer le « JE », la construction de la mise en extériorité et ses conséquences pour les femmes, « « La féminité » est une sorte d’être-tout-seul, une sorte d’en-l’air, qui advient hors des rapports sociaux », les batailles pour établir d’autres rapports…

Colette Guillaumin aborde le masculin, les gestes de la « sociabilité muette des hommes », le corps construit, « cette construction sociale inscrite dans le corps lui-même. Le corps est construit corps sexué », la sexuation sociale du corps, la liberté d’espace et de temps, l’immobilisation des femmes, le corps pour les autres, l’apprentissage de la dissymétrie, la réduction des potentialités…

Chacun-e pourra lire avec une certaine jubilation le texte nommé « Les harengs et les tigres ».

Colette Guillaumin analyse l’idée de groupe naturel, « L’idée sociale de groupe naturel repose sur le postulat idéologique qu’il s’agit d’une unité close endo-déterminée, héréditaire, hétérogène aux autres unités sociales », la notion de race, les systèmes de marques et leur naturalisation, la fonction de l’idée de nature dans les rapports sociaux, le choix de critères somatiques pour classifier, la reconfiguration des systèmes de pensées, « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’ont dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités »

Le livre se termine sur « les effets théoriques de la colère des opprimées », les rapports entre politique et théorie, la « face mentale » des rapports concrets, la subversion des perspectives par « l’entrée des minoritaires », la critique radicale des interprétations de faits considérés comme naturels, la mise en place de nouveaux outils théoriques, « Modifier les mots marque clairement que la perception d’un fait a changé », l’expression directe du groupe social concerné, le pensé et donc le sens…

Une invitation à (ré)examiner les fondements matériels des rapports sociaux de sexe, l’invention de la nature et de groupes sociaux nommés (ou non) races, les rapports de domination et les pratiques de pouvoir, à (se) confronter aux analyses produites par les différentes générations de féministes.

Je tiens à remercier l’éditrice pour cette republication d’un livre indispensable.

Didier Epsztajn

Lire la critique sur le blog de Entre les lignes entre les mots

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des éditions iXe

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