Pax neoliberalia

Voici le résumé de Pax neoliberalia, Perspectives féministes sur (la réorganisation de) la violence de Jules Falquet qui m’a été gentiment envoyé par les éditions iXe. Dans ce recueil de textes, écrits sur une vingtaine d’années, l’auteure travaille sur les enjeux matériels des différentes formes de violences contre les femmes et sur la réorganisation néolibérale de la coercition.

Il est difficile de prétendre en tout début d’année que ce livre sera un des livres les plus marquants de mon année 2017 mais j’ai pourtant bien ce sentiment. L’auteure arrive magistralement à montrer, par exemple, combien la violence patriarcale et celle née du néo-libéralisme touchent en tout premier lieu les femmes (et encore davantage si elles sont racisées).

Le premier article porte sur une comparaison entre la violence domestique et la torture à partir d’enquêtes menées au Salvador.
La violence domestique est un instrument de maintien des rapports sociaux de sexe et de l’ordre social. Il y a donc des parallèles à faire avec la torture.

Les points communs sont :
– faire attention à ne pas laisser de traces
– les violences sont de même ordre physique, psychologique (insultes, menaces, enfermement, destruction d’objets aimés, etc) sexuelles.

Les méthodes se ressemblent :
– enfermement dans un espace clos hors des règles sociales normales, l’espace clos devient un espace de non droit
– ceux qui sont au courant ne disent rien par peur ou menace
– réclusion
– il y a contrôle du temps, du sommeil, de l’alimentation,
– isolement matériel, moral, social
– organisation d’un face à face dans un lieu clos qui permet que personne n’entende ce qui se passe.
– violences physiques
– simulacre de coups
– imprévisibilité du tortionnaire/mari violent
– toute puissance du tortionnaire/mari violent
– offre de grâce arbitraire et provisoire
– présence de violences sexuelles dans les deux cas

Il y a un point de divergence. Dans le cas de la torture, il y a souvent un « bon » tortionnaire et un « méchant ». Dans le cas de la violence domestique, le mari incarne les deux.

Il y a 8 effets psycho-dynamiques de la torture qu’on retrouve dans la violence conjugale :
– la dissociation
– l’autodestruction
– la dévalorisation
– la confusion (comme on subit des choses inimaginables, l’impossible devient possible et cela peut entrainer des séquelles paranoïdes)
– relations interpersonnelles faussées (on vit le pire des relations humaines)
– culpabilité
– torture sexuelle
– dimensions existentielle (la torture va impliquer la façon d’être au monde).

Dans la structure formelle de l’acte (torture ou violence conjugale) on retrouve des points de convergence comme l’enfermement sans témoins gênants avec l’impossibilité de trouver un lieu sûr. Il y a des différences comme le fait que le tortionnaire est un inconnu qui torture dans un lieu inconnu.

On retrouve les mêmes justifications à la violence conjugale ou à la torture
– les actes sont minimisés
– ils sont justifiés par des principes plus élèves
– on déplace les responsabilités
– on diffuse les responsabilités
– les victimes sont déshumanisées
– on attribue la culpabilité des actes aux victimes
– il y a une perspective faussée de la violence
– il y a une désensibilisation graduelle

En créant ce qu’on appelle la « sphère privée » on a créé selon Jules Falquet des zones de non-droit comme la torture qui s’exerce dans des zones de non-droit créées par des lois d’exception.

La torture a des effets sur le corps social tout entier avec des conduites d’autocensure de la population tout entière pour y échapper. On retrouve la même chose dans la violence conjugale.

Falquet évoque ensuite le concept de « guerre de basse intensité » qui consiste à s’en prendre à la population plutôt qu’aux militaires. Cela permet d’avoir un contrôle total sur les populations et évite toute révolte ou contestation. Elle compare cela avec la violence conjugale par les moyens employés ; l’information est contrôlée dans les deux cas (on empêche par exemple une femme d’étudier), on désinforme (les femmes sont ignorantes de la sexualité des règles, de la grossesses etc, au Salvador, il y a une grande omerta médiatique sur les mouvements des femmes. On polarise la société en deux camps opposés. On présente les femmes qui luttent pour leurs droits comme des folles, des lesbiennes comme on peut diaboliser l’ennemi dans le cas d’une guerre civile. On mène une répression sélective alliée à une terreur généralisée. On va ainsi terroriser certaines catégories de populations comme les lesbiennes, les prostituées, les femmes célibataires.

Dans un deuxième article l’auteure travaille sur le service militaire en Turquie. Il est obligatoire pour tous les hommes et interdit aux femmes. Il est difficile voire impossible pour un homme d’y échapper.
Falquet entend lutter contre l’idée que si les hommes sont violents c’est en réaction individuelle au traumatisme subi lors de leur apprentissage d’homme.

Le service militaire permet aux hommes d’accéder aux armes. Les armes sont comme les femmes ; des possessions leur appartenant entièrement.

Les hommes sont en général vierges en arrivant dans l’armée ; ils seront dépucelées par la fréquentation de prostituées.

A leur arrivée, les nouveaux soldats sont tondus, mis à nu, subissent des injures et des coups. Dés qu’ils montent en hiérarchie, ils adoptent leurs comportements violents qu’avaient leurs supérieurs sur les nouveaux « bleus ». On leur fait subir de la violence en leur montrant que la seule façon de la quitter c’est de monter en hiérarchie. On leur donne le droit de l’exercer. La violence est vue comme passagère comme d’ailleurs les tâches domestiques ; lorsqu’ils sont des « bleus », c’est le seul moment de leur vie où ils sont amenés à accomplir des tâches ménagères. Le reste du temps, lorsqu’ils monteront en hiérarchie, le weekend-end ou le reste de leur vie, ces tâches seront accomplies par d’autres ; des bleus, leur mère ou leur sœur, leur femme.

Le service militaire aide les hommes à devenir une classe de sexe unifiée consciente d’elle même et dominante. Elle leur inculque la légitimité de la hiérarchie. Elle les unifie au sein d’une classe de sexe où chacun accepte sa place. La classe de sexe se crée sur l’exclusion de l’ensemble des femmes.

Dans un troisième article, Falquet évoque les féminicides de Juarez. Elle montre qu’il s’agit parfois, par le viol de femmes, de prouver des choses aux autres hommes.
Selon la journaliste Diana Washington Valdes, on peut imputer ces féminicides à des serial killers, des narcos, des bandes et un groupe d’hommes puissants formés entre autres de politiques et industriels. Certains assassinats sont aussi dus à des hommes isolés.

Beaucoup des femmes tuées vivaient hors mariage et avaient un travail apportant d’énormes plus values à leur employeur. Les assassinats ciblent donc un segment de la main d’ouvre indispensable à la réorganisation néolibérale de la production. Tuer envoie un message clair aux femmes et aux migrant-es leur disant de s’empêcher de s’organiser (syndicats etc). Les assassinats terrorisent l’ensemble des femmes ce qui permet de mieux les contrôler. Les corps des femmes assassinées furent abondamment montrées dans les média ce qui a contribué à encore davantage terroriser les femmes.

Dans un dernier chapitre, Falquet parle des luttes des femmes guatémaltèques en particulier de celles appartenant aux minorités ethniques. La guerre au Guatemala a fait de très nombreuses victimes dont des femmes victimes de violences sexuelles. C’est en partie le témoignage de certaines d’entre elles (des paysannes indiennes) qui a permis de condamner en 2013 l’ancien président Efraín Ríos Montt (même s’il y a depuis eu appel et que le procès est pour l’instant suspendu).
Certaines femmes victimes de violences sexuelles entamèrent un processus de sanation (sanacion) qui consiste, même s’il est difficilement traduisible à parler, reconstruire la mémoire, guérir et reconstruire le collectif avec entre autres des pratiques issues des traditions indiennes.

Beaucoup de femmes commencèrent dés 2007 à parler des violences sexuelles.

Il y a un projet de libre-échange entre les Etats-Unis et des pays comme le Guatemala (sur le modèle de l’ALENA) qui occasionne beaucoup de violences. Les projets (exploitations pétrolières, minières, barrages etc) entraînent des violences, des massacres et des violences sexuelles. En effet ces projets sont confiés à des entreprises souvent étrangères et ce, sans consultation des populations locales qui ont pourtant légalement droit de regard sur ce qu’on fait de leurs terres.
Les organisations de femmes utilisent plusieurs méthodes pour dénoncer ce qui se passe :
– dénoncer en justice
– des pratiques de (re)construction de la mémoire pour dire les violences sexuelles subies
– demander des réformes législatif pour la reconnaissance du féminicide (voté en 2008 ; cela n’empêche pas pour autant les féminicides 847 en 2009 et + de 1000 en 2010)
– créer ce qu’on appelle un féminisme communautaire. Il s’agit de défendre leur identité ethnique (maya) et défendre leur territoire. Il y a création du concept de « territoire-corps » où l’on défend autant le territoire que l’on habite que le corps dans lequel on vit.

Crêpe Georgette

Lire la critique sur le blog de Crêpe Georgette

Lire quelques pages de l’ouvrage sur le site des éditions iXe

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